MMIAM n°5 : L’affaire de la mallette rouge sang

Mon Musée imaginaire à moi, le MMIAM, est composé d’une centaine d’images parmi mes favorites. Elles seront commentées ici en 4 000 signes maximum.

MMIAM n°5 : L’affaire de la mallette rouge sang

Degas a peint cet Intérieur en 1868 ou 1869. Cependant, les amateurs d’art l’ont très vite baptisé Le Viol. Un titre cohérent, logique. Que voyons-nous ?

Une chambre close. Une femme en blanc à gauche, un homme en noir à droite.

La femme est accroupie, à moitié dénudée. L’homme est debout, vêtu, appuyé contre une porte. À sa droite, un lit à barreaux sur lequel sont posés quelque vêtements.

Le lit est fait. À son pied, un tapis rayé. Dessus, un vêtement sans doute féminin.

Au centre ou presque, une table supportant une mallette ouverte, une paire de ciseaux, un collier, une lampe à pétrole.

Derrière la femme, une cheminée, un miroir, un meuble.

Sur la tablette de la cheminée, un pot de fleurs. Une espèce de végétation s’en échappe et recouvre une bonne partie du miroir. Sur le meuble, le haut de forme de l’homme.

Tout ici exprime l’enfermement

L’homme bloque la porte de sortie, et sa haute taille est accentuée par son ombre portée.

Le miroir, occulté par l’espèce de verdure, ne reflète rien de précis. Ni décor (une éventuelle porte ou fenêtre), ni personnages contemplant la scène.

L’enfermement s’exprime aussi par les barreaux du lit qu’on retrouve sur le tapis rayé, et par la présence du chapeau de l’homme à gauche qui bloque toute tentative de s’extraire du cadre. Aucune échappatoire n’est possible !

Tout ici exprime la domination et la honte

L’homme adossé à droite, les mains dans les poches, le visage levé, les jambes écartées, les pieds bien plantés dans le sol. Sûr de lui.

La femme à gauche, repliée, le visage dans l’ombre partiellement recouvert par sa main droite. Pleurant peut-être.

Tout ici exprime le viol

C’est la mallette, et non la lampe qui éclaire le dos de la jeune femme. Une mallette à l’intérieur rouge sang. Avec un linge replié qui s’en échappe. Un viol doublé d’une défloration ? La table est exactement placée à l’une des quatre possibilités offertes par le Nombre d’Or, séparant ainsi le tableau en deux parties distinctes, deux parties graphiques mais aussi scénaristiques.

Sur la table, une paire de ciseaux. Objet phallique s’il en est, objet tranchant, taillant un chemin. Et un collier, autre symbole sexuel des plus classiques que l’on peut retrouver, par exemple, dans Le Sommeil que Courbet peignit deux ans plus tôt (en 1866) :
Quant au linge, Courbet l’a représenté sous la forme d’un repli de l’édredon placé sous la main droite de l’une des endormies. Inutile  de préciser sa fonction symbolique !

Alors certes, le lit de Degas n’est pas défait. Mais sans aucun doute, il s’est passé ou il va se passer quelque chose dans cette chambre. Et tous les éléments du tableau nous disent de quoi il s’agit. La foule anonyme des amateurs d’art ne s’y est pas trompée, qui a rebaptisé cet Intérieur en Viol. Au grand dam de Degas, paraît-il, qui avait rencontré Émile Zola et s’était inspiré, pour son tableau, de deux de ses récits : Madeleine Férat, publié en 1868, et Thérèse Raquin paru un an plus tôt. Dans ces deux textes, un mari et sa femme s’opposent dans un conflit sexuel tendu. Thérèse Raquin, en particulier, contient une scène qui pourrait récapituler la composition de Degas :

« Thérèse, restée seule, retourne lentement s’asseoir au coin du feu. Silence. Laurent, toujours en costume de marié, entre à pas feutrés, referme la porte et s’approche, l’air gêné. »

Cette interprétation se tient, évidemment. Mais elle ne peut, à elle seule, expliquer tous les signes présents dans le tableau. Quant à l’air gêné du personnage masculin, on le chercherait en vain. Degas a voulu exprimer quelque chose, en se basant sur un extrait de Thérèse Raquin. Les spectateurs, eux, ont vu autre chose. Qui a raison ? L’auteur ou les spectateurs ? À qui appartient l’œuvre ? À celui qui l’a peinte ou à ceux qui la regardent ? La question, bien sûr, n’attend pas de réponse.

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