MMIAM n°6 : Des vignes provençales dans un fouillis d'épingles

Mon Musée imaginaire à moi, le MMIAM, est composé d’une centaine d’images parmi mes favorites. Elles seront commentées ici en 4 000 signes maximum.

MMIAM n°6 : Des vignes provençales dans un fouillis d’épingles

C’est une gravure à l’eau-forte intitulée Vignes en Provence. Elle a été réalisée par un certain Roger Marage qui était graveur par passion, et professeur de dessin en collège pour satisfaire l’ordinaire. S’il est inconnu du grand public, Marage demeure une référence parmi les professionnels de la gravure, les fêlés du cuivre, du perchlorure et du burin.

Quand on regarde pour la première fois ces Vignes en Provence, on distingue des arbres dans le lointain, une maison à droite, une colline à gauche, et puis, venant du fond de l’image, des espèces de sillons. On distingue ensuite, à l’avant-plan, des formes torturées, probablement des ceps de vigne. Rien n’est moins évident, puisque aucune forme n’est vraiment dessinée à l’aide d’un contour. Toute cette gravure est un fouillis de hachures semblant partir dans tous les sens, du moins en ce qui concerne la partie représentant la terre. Seuls les quelques arbres et la maisons sont aisément identifiables; quant aux ceps de vigne du premier plan, peut-être ne sont-ils que mottes de terre retournées.

Roger Marage était (du moins l’ai-je toujours pensé) atteint du syndrome de la Tourette. Il avait, par moments, des gestes incontrôlés qui se traduisaient par des traits accidentels sur la plaque de cuivre recouverte de vernis. Ces traits, quand ils sont peu nombreux, sont faciles à effacer. Quand ils sont légion, cela devient impossible. Aussi, le graveur était-il contraint de faire avec. Enfin, plus ou moins. Car il existe un outil qui porte le nom de brunissoir. C’est une espèce de cylindre en acier enfoncé dans un manche, avec lequel on va écraser les bords du trait creusé dans la plaque.

Cet écrasement progressif, répété, va lentement faire disparaître le creux surnuméraire. Le brunissoir est donc une espèce de gomme qui fonctionne avec de l’huile, du charbon de saule, des muscles et de la patience. Roger Marage, dans toute cette partie de sa gravure qui représente la terre et, accessoirement le ciel, s’est servi du brunissoir non pas pour corriger les conséquences de ses mouvements involontaires, mais pour dessiner. Pour adoucir des traits, ramener des blancs, créer des lignes de fuite représentant des sillons, ainsi que des bandes de lumière qui ne convergent pas vers un point central mais partent en travers ; on peut supposer que ce sont des ornières. Ou autre chose. En vérité on ne sait pas trop ce qu’on voit : où sont les ceps de vigne, où s’arrêtent-ils ? Mystère. Une seule certitude, tout converge vers une zone fortement éclairée par un soleil de milieu d’après-midi alors qu’au fond se tord un ciel tourmenté formé de nuages dénués de courbes, composés uniquement de lignes droites plus ou moins sombres, de hachures. Les arbres, également, ne sont que hachures, aucune courbe ne vient apporter ce qui semblerait ici relever de la mollesse. L’arbre principal, d’ailleurs, celui qui est proche de la maison, semble également avoir subi les assauts du burin pour lui apporter un noir plus intense, plus velouté.

Au-delà de la technique, c’est la poésie de cette image qui me frappe, me sidère. Le sujet en lui-même n’a pas forcément grand intérêt : quoi de plus ennuyeux que des vignes provençales (à l’exception des champs de lavande) ? C’est ce que l’artiste fait de cette banalité qui importe. Une boîte en carton est ennuyeuse, jusqu’au moment où Morandi la peint.

On a ici une image un peu floue, un peu vaporeuse, à cause de la lumière trop vive, peut-être. Une suite de hachures extrêmement nerveuses. Un fouillis d’épingles. Cette gravure, dont je possède un exemplaire (la seule œuvre de ce musée imaginaire dont je sois propriétaire), occupe une place particulière dans mon cœur. En vérité ce n’est pas seulement une eau-forte, c’est aussi le souvenir d’un homme qui, pendant dix ans, m’enseigna les techniques de la gravure et surtout, surtout, m’apprit ce qu’être un humain veut dire.

 

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