Quand le paysage chinois joue à cache-cache

En Occident, les lieux où l’on enseigne l’art de la peinture de paysage chinois sont fréquentés par d’aimables vieilles dames qui viennent se poser là entre un stage de macramé et une séance d’aqua-gym. C’est sympathique, mais ladite peinture n’en sort pas véritablement grandie ; les cours dispensés sont d’un faible niveau, et les participantes ne s’intéressent pas du tout à la culture chinoise. Mais elles adorent les nems ! L’amateur fervent qui s’est égaré en ces lieux dans l’espoir d’être initié ou d’améliorer sa technique prendra bien vite ses jambes à son cou (expérience vécue).

Il semblerait donc que la peinture de paysage à la manière chinoise (shanshui, montagne et eau) soit définitivement dépassée, démodée, rangée au rayons des activités réservées aux madames seniors. Cette impression se confirme si l’on se penche du côté des marchands d’art. Aucune galerie parisienne, par exemple, n’expose de shanshui réalisés par des artistes chinois ou étrangers. Le seul lieu de la capitale en lien avec l’art tel qu’on le pratique actuellement en Chine, la Galerie Paris-Beijing (LIEN), expose des artistes peintres ou photographes plutôt versés dans l’art contemporain. Et les seuls paysages de montagne et d’eau que l’on peut voir accrochés à ses cimaises sont les montages photographiques de Yang Yongliang (né en 1980), qui compose ses images en assemblant des immeubles, des grues de chantier, etc. C’est peu.

Yang Yongliang

L’art du shanshui ne réunit en Occident qu’un très petit nombre de pratiquants réellement intéressés et les galeries, persuadées qu’il n’existe pas de marché, boudent ce genre de productions au profit de l’art contemporain chinois qui a la cote. On pourrait s’en tenir là et passer à autre chose en se disant que la loi de l’offre et de la demande est certes bien triste mais dura lex, sed lex, circulez y’a rien à voir. Sauf que depuis 2011, les deux peintres les plus chers au monde ne sont plus Picasso ou Warhol, non, vous pouvez refourguer leurs gribouillages sur le Bon Coin, ce sont Zhan Daqian (1899-1983) qui peignit moult paysages très remarquables, et Qi Baishi (1864-1957), qui lui peignait plutôt des fleurs, des insectes, des légumes. Un autre génie du paysage chinois, Fu Baoshi (1904-1965), ne se vend pas trop mal par les temps qui courent puisqu’en 2017 il se classa au 5e rang mondial avec une œuvre vendue plus de 60 millions de dollars (source).

Zhan Daqian

Fu Baoshi

Quant aux peintres chinois vivants, ils ne sont pas en reste. Liu Kuo-sung (né en 1932), qui a consacré une très grande partie de son travail au paysage, eut droit à une gigantesque et magnifique rétrospective à Taipei en 2019. Ses œuvres figurent dans les plus grands musées du monde.

Liu Kuo-sung

Li Huayi (né en 1948) expose ses paysages fantomatiques dans le monde entier ; le musée d’art asiatique Chong-Moon Lee de San Francisco lui ouvrit grand ses portes en 2004.

Li Huayi

On pourrait citer d’autres artistes encore : Tai Xiangzhou (né en 1968), Zeng Xiaojun (né en 1954), ou encore Liu Dan (né en 1953) qui ne peint que des rochers de lettrés - mais on sait combien gongshi et shanshui sont proches.

Tai Xiangzhou

Zeng Xiaojun

Liu Dan

Pourquoi cette apparente désaffection du public et des galeries pour la peinture de paysage chinoise alors qu’elle pulvérise les records dans les salles des ventes ? Pourquoi aucun musée européen, aucune galerie n’y prête le moindre intérêt quand dans le même temps, les shanshui industriels de Yang Yongliang - dont il fut question plus haut - remportent un très vif succès ? Telle est la question.

Pour en savoir un peu plus sur l’art du paysage chinois, il convient de lire mon post intitulé La peinture sino-coréenne, du chic spirituel au kitsch politique.

Quelques-uns de mes shanshui sont visibles par là. Ils sont à vendre, beaucoup moins chers que ceux de Zhan Daqian ou Fu Baoshi.

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