La Pontiac et la java

Voici une publicité pour une voiture américaine, une Pontiac Grand Prix représentée dans une rue de Paris. L’affiche date de 1965, elle est l’œuvre de Fitz & Van, autrement dit Art Fitzpatrick and Van Kaufman, deux célèbres affichistes de l’époque spécialisés dans les voitures amerlocaines. 

Ambiance bleu-jaune. Ce couple de couleurs, popularisé par Vermeer, suggère la tranquillité, la douceur. Rien de grave ne peut arriver dans cet univers. 

Petit aparté
Il est à noter qu’en peinture, le couple bleu-jaune a disparu peu après Vermeer ; il ne réapparaîtra qu’à la fin du XIXe siècle grâce à Van Gogh qui découvrit le peintre oublié de Delft et associa à son tour ces deux couleurs.
Fin du petit aparté

Le décor
C’est la France, et c’est Paris. Mais qu’est-ce qui fait qu’on identifie immédiatement ce pays et cette ville ? 

Les maisons de l’arrière-plan sont assurément françaises et même parisiennes, puisque l’immeuble de gauche, avec son balcon du deuxième étage, est authentiquement haussmannien. On remarquera également les lampadaires, le store jaune d’un café qui affiche les mots Café Express et La Slavia, une marque de bière.

Les personnages sur le trottoir
Une femme chic vêtue de jaune, un garçon de café et un maître d’hôtel, un homme portant béret, une femme de dos avec des cheveux blonds courts et un maillot de marin blanc à rayures bleues, on pense à Jean Seberg dans À bout de souffle sorti en 1960. Pas de doute, on est bien à Paris. À proximité d’un grand boulevard.

Les véhicules
Derrière la Pontiac se trouvent deux utilitaires, une camionnette Berliet de 1949 et une Citroën Type H, produite à partir de 1948 (on la surnomma improprement Tube, sobriquet d’une autre camionnette de la même marque, le TUB produit de 1939 à 1941).

La Pontiac (dont le nom était celui du chef indien, Obwandiyag qui se prononce bwon-diac) est un coupé modèle Grand Prix de 1965. Considéré comme une voiture de luxe, cet engin dérivé de la Pontiac LeMans a vu ses premiers modèles sortir en 1962. À l’intérieur, la dame WASP à cheveux forcément blonds regarde en souriant son mari, une espèce de sous-Clark Gable qui sourit lui aussi, de toutes ses dents.
Le slogan
« If you had two wishes, what would the second one be? »

Si vous aviez deux vœux, quel serait le deuxième ? Il est ici sous-entendu que le premier est la voiture, puisque cette affiche est une réclame pour elle. Le second vœu est assurément le voyage à Paris, très prisé chez les upper class amerlocains des sixties. 

Alors ils sont là, les Ricains, paradant dans leur très large Pontiac uniquement créée pour le plaisir, d’une largeur qui rappelle les grands espaces américains et ses places de parking qui, jusqu’aux années 90, pouvaient accueillir sans frémir quatre deux-chevaux, une Mobylette et un poney. 

Derrière eux, les vieux véhicules utilitaires français, étroits et hauts. Comme sont étroits et hauts les immeubles de l’arrière-plan surmontés d’un ciel mi-bleu mi-jaune, d’où sortent les deux camionnettes.

La Pontiac aussi, peut-être. On peut penser qu’elle quitte le Paris populaire, industrieux, pour s’engager dans le Paris des beaux quartiers avec élégantes piétonnes et immeubles haussmanniens. L’élégante l’ignore, habituée qu’elle est au luxe, mais les garçons de café admirent la bagnole rutilante, toute de chrome. Plus que deux nationalités, ce sont deux classes sociales qui s’affrontent ici. Les deux lettres RA, visibles sur l’immeuble aux stores rouges, suggèrent peut-être l’avenue de l’Opéra, quoique l’embranchement décrit ici ne figure pas sur ladite avenue.

Nous avons donc, dans cette image, plusieurs oppositions :

1. une très large voiture suggérant les paysages infinis américains opposée à d’étroites camionnettes ; c’est la lutte entre l’ancien continent découpé en une multitude de pays et le nouveau, immense, ne formant qu’un seul pays ou presque. C’est la lutte entre le passé et l’avenir.

2. Une voiture lisse aux formes pures, brillantes, sans rien qui accroche (Barthes parlait ainsi de la DS dans ses Mythologies ), contre de vieilles guimbardes tout en angles droits et des rambardes de balcons chantournées.

3. Des rues étroites et de hauts immeubles serrés à l’arrière-plan contre une avenue large qui se profile.

4. Des bourgeois et des prolétaires. Les premiers se baladent sur les grands boulevards, les seconds bossent.

Qu’est-ce qui est le mieux pour vous ? Le passé étriqué, le boulot de livreur, de routier, de garçon de café, de maître d’hôtel, ou l’avenir représenté par une large avenue avec pour unique occupation le loisir de se balader en bagnole tel un richard, lunettes noires sur le nez en répétant, comme Clark G. dans Autant en emporte le vent, « I don’t give a damn », j’en ai rien à faire. 

« La mobilité sans effort (…) une espèce de bonheur irréel, de suspens de l’existence et d’irresponsabilité », écrivait Baudrillard à propos de la bagnole dans Le système des objets. Une bagnole mais pas n’importe laquelle, une Pontiac Grand Prix, évidemment. Summum de la modernité luxueuse. Et dans les rues de ce vieux Paris si romantique, si charmant quoiqu’un peu empoussiéré. Pour un peu, on entendrait un air de java joué à l’accordéon. Vous avez dit “cliché” ?

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