MMIAM n°8 : La famille Bellelli, ou l’explosion sourde

Mon Musée imaginaire à moi, le MMIAM, est composé d’une centaine d’images parmi mes favorites. Elles seront commentées ici en 4 000 signes maximum.

MMIAM n°8 : La famille Bellelli, ou l’explosion sourde 

Au premier regard, il s’agit là de la représentation classique d’une famille bourgeoise du XIXe siècle. On pourrait passer devant sans s’arrêter, tellement ce genre d’image est banal. Mais très vite une question se pose : pourquoi Edgar Degas s’est-il lancé dans la réalisation d’une œuvre de grand format d’apparence si ordinaire ? Bah ! Après tout, même les génies ont le droit de produire des croûtes ! C’est ainsi que j’ai souvent passé mon chemin devant le portrait de la famille Bellelli peint par Degas et exposé au musée d’Orsay à Paris. Jusqu’au jour où j’ai eu envie d’en savoir plus, et c’est ainsi que le tableau est devenu touchant, poignant.

D’abord, il y a la mère, la Laure de Gas, tante du peintre. Et puis, ses deux filles : la sévère Giovanna qui est debout, et la petite Giulia assise. Toutes les trois sont vêtues de noir parce que le grand-père, dont le portrait à la sanguine est accroché au mur juste derrière elles, vient de mourir. À droite, assis dans un fauteuil, avachi, presque, se tient le père, Gennaro Bellelli. La mère est triste parce que son père vient de mourir, mais aussi parce que plus rien ne va dans son couple : Gennaro, journaliste et partisan de l’indépendance de l’Italie, a eu maille à partir avec l’occupant autrichien et a dû fuir Naples pour Florence avec sa famille. Depuis, cet homme au caractère de chien passe son temps à lire les journaux au lieu d’aller se chercher un travail. Sale ambiance.

Il suffit de connaître ces détails biographiques pour qu’on s’aperçoive de la construction du tableau qui soudain nous dit : rien ne va, cette famille est au bord de l’explosion.

La mère et ses deux filles forment un énorme triangle noir. Bien éclairées, elles se tiennent quasiment face à nous. La mère a le regard perdu dans le vague ; les yeux mi-clos, elle tient par l’épaule sa fille Giovanna qui nous fixe intensément, ou plutôt qui fixe le peintre. Mains croisées, elle est sage comme une image et l’on sent toute la résignation qui déjà s’est installée en elle. Sa sœur Giulia, elle, est d’une autre trempe. Elle regarde vers la fenêtre dont on aperçoit le reflet dans le miroir, vers la lumière qui trace des ombres au sol. Les poings sur les hanches, sa jambe gauche repliée sous elle, elle refuse de se tourner vers le peintre dont elle n’a que faire. Elle eest prête à se lever, à s’enfuir en courant avec le petit chien qui, en bas à droite, est déjà presque sorti du cadre. Le père, lui, est séparé du groupe féminin par le pied de la table et le montant du miroir posé sur la cheminée. Il est de dos, enfoncé dans son fauteuil, totalement coincé. Il entend le tic-tac de la pendule posée sur la cheminée et rêve peut-être de Naples, sa ville natale, d’où il a été obligé de s’enfuir. Tout le monde semble attendre quelque chose, quelque chose qui n’arrivera pas. La mère voudrait quitter son mari, le mari voudrait retourner à Naples, Giulia rêve d’aller jouer dehors et Giovanna, prisonnière de sa mère, regarde son cousin le peintre qui est en train de faire son portrait.

Bah ! De toute façon, il est totalement impossible de s’enfuir ! La fenêtre à droite est probablement fermée, la sortie à gauche est bloquée par un fauteuil et au-dessus du père, un miroir renvoie à l’infini l’image de deux autres miroirs. Alors que faire, sinon attendre ?

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