MMIAM n°11 : Une génération qui a du mal à surmonter les choses

Mon Musée imaginaire à moi, le MMIAM, est composé d’une centaine d’images parmi mes favorites. Elles seront commentées ici en à peu près 4 000 signes.

Case extraite de Flic ou privé de José Muñoz (dessin) et Carlos Sampayo (scénario)
Éditions Casterman, 1983, page 80

À contempler cette case insupportable signée Muñoz et Sampayo, il me vient des bouffées de violence, des fantasmes terroristes : dynamiter tous les bars à Joe de la planète, organiser un vaste raid qui, du Bierodrome de Bruxelles au Pyramids de New York en passant par les innombrables Celtiques de Paris, réduirait en poussière tous ces endroits sinistres où l’on se réfugie quand on ne sait plus où aller. Peut-être nos petites angoisses bien entretenues disparaîtraient-elles du même coup, qui sait ?

En attendant le feu d’artifice, il faut bien reconnaître qu’il y a des moments où l’on confond volontiers les tabourets de bar avec le radeau de la Méduse, au risque de sombrer corps et âme. Hélas, on n’a pas toujours le choix, surtout quand on est détective privé et qu’on s’appelle Alack Sinner. On se traîne par habitude dans un costume élimé de Don Quichotte, bien que ça fasse un sacré bout de temps qu’on est renseigné sur la véritable nature des moulins à vent. De quoi se retrouver, et le plus souvent qu’on ne le voudrait, le cul sur la moleskine du bistrot favori, avec la consommation habituelle qui arrive comme par enchantement, sans même qu’on l’ait commandée. L’a-t-on seulement désirée ?

Par chance, Joe n’était pas mort. Il était là qui tirait sur sa cigarette, en essuyant le comptoir d’un air distrait. À quoi pensait-il ? Allez savoir, on ne nous le dit pas. De toute façon, qu’est-ce que ça peut foutre ? Un barman, ça sert des bières ou des whiskies, ça vide les cendriers, un point c’est tout.

Parfois il arrive qu’on en veuille un peu plus. Alors on se le réquisitionne, en lui collant d’autorité un badge sur le calot. Courrier des Cœurs Solitaires, Analyste Rétribué au Tarif Bière Pression ou Confident-Vieil-Ami-de-Toujours, ça dépend de l’état dans lequel on se trouve.

Sauf qu’aujourd’hui, Alack n’y tient pas. En pleine crise de lucidité, il reconnaît qu’il est d’une génération qui a du mal à surmonter les choses. Alors il la boucle et se cramponne du mieux qu’il peut à son verre, en essayant de se faire oublier. S’il n’était au premier plan, si la voix off n’était si présente, il y arriverait presque et son regard perdu, sa main crispée, ses rides ne nous toucheraient pas tant. Il faut bien reconnaître pourtant que Muñoz a essayé de nous rendre la situation plus douce, moins impliquante. Lecteurs, nous ne sommes pas assis à côté d’Alack, ne buvons pas dans le même verre. Mais bien que la vue plongeante sur l’enfilade du zinc nous situe en-deça et au-dessus des choses, rien n’y fait. On prend sa tristesse en pleine gueule, on s’y reconnaît inconsciemment, on se l’approprie sans le vouloir. Jusqu’à son voisin, ce Noir en casquette qui ne lui accorde pas l’ombre d’un regard, qui lui tourne presque le dos ! Devant tant d’indifférence, nous sommes bien obligés de prendre en charge une petite part de blues d’Alack, et tant pis si l’on se sent piégé.

Nous sommes prisonniers de l’image, tel le distributeur de serviettes en papier coincé entre les deux sucriers. Coincés à droite par Alack, lui-même prisonnier du texte off et de la double signature qui l’acculent au comptoir ; coincés à gauche par ce qui semble être une pompe à bière ; bloqués devant par les multiples obstacles qui parsèment le comptoir. Impossible d’aller se réfugier auprès du juke-box qui est au fond, d’y glisser un ou deux quarters. Dead end streetNo way out! De toute façon, ce type aux dents carnassières dont la tête levée cache le bout de la salle — la sortie, peut-être — ne semble-t-il pas chanter exprès pour nous ? Sa bulle de texte est juste dans l’axe de notre regard et ces vers sont visiblement à notre intention. Que signifient-ils exactement ? Trouver l’air de jazz duquel ils font partie serait peut-être une bonne échappatoire, le Sésame qui ouvrirait la case et nous permettrait de fuir en oubliant à jamais cette bonne femme, assise au fond, qui dissimule son regard inquisiteur derrière des lunettes noires.

Charlie Parker ou Alberta Hunter* viendront-ils à notre secours ? Restons là, sans bouger. À défaut d’autre chose, nous pouvons toujours attendre l’heure de la fermeture qui viendra sûrement. Tôt ou tard. Allez patron ! Remettez-nous ça, c’est ma tournée !

__________

* Alberta Hunter qui, curieusement, est prénommée Roberta dans Le Bar à Joe, page 54. Et finalement, il ne s’agit ici ni d’Alberta ni de Charlie, puisque c’est Tony Bennett qui interprète I Wanna Be Around When They Pick Up The Pieces.

Ce texte est initialement paru dans les Cahiers de la bande dessinée n°64 de juillet-août 1985.
 

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://laboiteaimages.alainkorkos.fr/trackback/243

Fil des commentaires de ce billet