Feu de camp dans la grotte de Pac Bo


Cette admirable peinturlure intitulée Feu de camp dans la grotte de Pac Bo (et aimablement fournie par Marcelino Truong), est l’œuvre de Nguyen Nghia Duyen, artiste vietnamien né en 1943. On y voit Hô Chi Minh installé dans la grotte de Pac Bo (dans la province de Cao Bang au nord du Viêt-Nam, près de la frontière chinoise), où il résida pendant sept semaines entre février et mars 1941. C’est là, dit-on, qu’après avoir passé trente ans à l’étranger il mit au point le programme qui allait propulser le Viêt-Nam sur la voie de l’indépendance et de la révolution. Autant dire que le lieu est quasiment mythique. Comme est mythique la figure de l’oncle Hô ici représenté en train d’écrire, au pied d’un rocher dont le sommet sculpté représente le buste de Karl Marx.

En vérité, ce rocher marxiste n’existe pas. Pour preuve, une photo du lieu avec vue imprenable sur la rivière Le Nin (Lénine) et la montagne Cac Mac (Karl Marx) :

D’où vient ce rocher sculpté ? Pourquoi est-il là ? Il s’agit d’un rocher de lettré - qui en chinois se dit gongshi (供石), rocher fantastique ou rocher grotesque. Admirés depuis l’Antiquité, ces rochers aux formes tortueuses se collectionnent depuis la dynastie Tang (618-907). On raconte, disais-je dans un précédent billet intitulé Racines de nuages, qu’en 826 un certain Bai Juyi, poète et fonctionnaire de son état, se baladait sur les rives du lac Taihu lorsqu’il aperçut deux rochers aux formes étranges, criblés de perforations. Il les ramena chez lui à Suzhou, écrivit un poème à leur propos intitulé Deux rochers, lança ainsi l’engouement pour les cailloux grotesques. Dès lors, les lettrés et plus tard des empereurs partirent à la chasse au rocher au fond des lacs et des grottes afin de les disposer ensuite dans leurs jardins qui devenaient ainsi des paysages peints (shanshui 山水) en trois dimensions avec une étendue d’eau et des rochers simulant des montagnes.

Rocher à Suzhou

Cette passion pour les rochers tortueux confina parfois à la folie. Ainsi, dans son traité intitulé À propos des rochers du lac Tai, Bai Juyi prévenait que certains rochers pouvaient créer une addiction, et que les vrais sages ne devraient pas leur consacrer plus que quelques heures par jour !

Vieux lettrés admirant de petits rochers grotesques par Xie Yousu, XXe siècle

Sous la dynastie des Song du Nord (960-1127), le peintre, calligraphe et fonctionnaire Mi Fu, qui était connu pour son excentricité, fut nommé magistrat de la région de Wuwei. Aussitôt arrivé, il rendit une visite de courtoisie aux notables avec qui il allait devoir travailler. Tous l’attendaient dehors, en rang d’oignons. Mais avant de les saluer, Mi Fu s’inclina devant un rocher grotesque qui marquait l’entrée de la résidence. Il improvisa alors un discours à l’adresse du « grand frère rocher ». Ensuite, seulement, il alla saluer ses pairs. Depuis ce jour, on le surnomma le fou Mi Fu. L’incident fut maintes fois représenté en peinture, il est devenu un thème classique, Mi Fu et le grand frère rocher :

Mi Fu se prosternant devant le rocher par Guo Xu, 1503

Mi Fu se prosternant devant le rocher par Wang Zhen, 1914

Revenons à ce Feu de camp dans la grotte de Pắc Bó de Nguyen Nghia Duyen.

Pourquoi l’artiste a-t-il peint en ce lieu un rocher qui représente un monde honni par les communistes, celui des empereurs et des nobles tout-puissants qui faisaient parfois tout détruire sur leur route pour pouvoir acheminer ces rochers souvent gigantesques jusqu’à leurs résidences  ?

Rocher de lettré dans le jardin Liu à Suzhou

N’y a-t-il pas contradiction à représenter l’oncle Hô au pied d’un de ces rochers tel un lettré des âges classiques ?

Lettré lisant au pied d’un rocher par Ren Bonian, XIXe s.

Pas vraiment, car faire ainsi référence au glorieux passé nous suggère que malgré ses accents éminemment révolutionnaires, la pensée d’Hô Chi Minh s’inscrit dans une histoire multi-millénaire. Et surmonter cet ancestral caillou d’un portrait de Marx permet dans le même temps de rappeler que le combat de l’oncle Hô fut avant tout d’instaurer l’indépendance et le communisme. Certains voient d’abord dans cette image le rocher classique, d’autres y repèrent en premier lieu le portrait de Marx : alliance parfaite propre à satisfaire tout le monde que ce rocher gongshi dominé par Marx qui signe l’indéfectible alliance entre tradition et modernité pour les siècles des siècles, amen !

Hô Chi Minh en Christ bénissant

P.S. : Mao Zedong avait, lui aussi, utilisé à son profit la conjonction des mondes ancien et nouveau en s’appuyant au moins partiellement sur le confucianisme, qu’il rejetait pourtant officiellement (lire à ce sujet l’excellente étude de Laurent Hou publiée par le China Institute, Maoïsme et confucianisme en Chine contemporaine : une introduction).

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