De la perspective - 1

Plusieurs conversations récentes m’ont amené à évoquer cette invention qu’est la perspective. J’y reviens ici en longueur avec la réédition plus ou moins réécrite de neuf posts consacrés au sujet que j’avais pondus sur la toute première Boîte à Images en… 2005. Un dixième viendra probablement compléter celui qui est brièvement consacré à la perspective chinoise.

Parler de perspective revient à parler d’espace. Nous vivons dans un monde à trois dimensions qui sont la hauteur, la largeur et la profondeur. Dessiner, peindre, c’est - du moins en Occident - tenter de restituer ces trois dimensions sur une surface (mur, feuille de papier, toile, etc.) qui n’en a que deux : la hauteur et la largeur. Comment créer cette illusion qui va abuser l’observateur ? La question turlupina -  à une époque où les notions d’Orient et d’Occident n’existaient pas encore - les peintres de la Préhistoire qui réalisèrent avec maestria les…

PREMIÈRES IMAGES CONVAINCANTES

Environ dix-sept mille ans avant notre ère, les hommes du Paléolithique supérieur peignaient sur les parois des grottes de Lascaux.Une troupe de taureaux, dont l’un plus grand que les autres a été baptisé licorne à cause de ses cornes droites. L’arrière-train du petit qui le précède immédiatement recouvre partiellement son poitrail, crée une illusion de profondeur. De la même manière, un autre petit taureau passe à droite devant un possible cheval rouge. Nous avons ainsi l’impression que c’est la troupe entière des quatre petits animaux qui passe devant les deux grands.Trois cervidés courent. Leurs positions respectives, étagées, transforment la roche en une étendue. Ceux qui sont peints en rouge semblent plus éloignés que celui qui est peint en noir. La tête de ce dernier passe devant l’arrière-train du deuxième.

Le recouvrement partiel d’un sujet ou d’un objet par un autre et la différence de couleurs entre sujets ou objets sont deux astuces qui seront constamment utilisées à travers les siècles, jusqu’à nos jours. Une autre astuce employée par les hommes de Cro-Magnon consistait à utiliser les creux et les bosses des parois rocheuses. On peut voir, à Lascaux, des animaux peints sur des reliefs. La pierre, qui semble épouser leur forme, leur donne une épaisseur saisissante.

On procéda aussi au recouvrement dans l’Égypte pharaonique. Même si les Égyptiens pratiquaient essentiellement une peinture codée s’appuyant sur des critères religieux et sociaux et non pas un art basé sur les perceptions de l’œil humain, on y trouve parfois des représentations à caractère illusionniste. Ci-dessous, des suivantes de l’épouse de Nakht en train de se maquiller (sa tombe est située en face de Louxor sur la rive ouest du Nil) créent une sensation de profondeur :


SUBTILS STRATAGÈMES

En Occident, le Moyen Âge se débrouilla tant bien que mal avec ce problème de la troisième dimension suggérée. La Tapisserie de Bayeux, aussi appelée Tapisserie de la Reine Mathilde, exécutée aux environs de 1070, relate la conquête de l’Angleterre en 1066 (elle est consultable par là en très haute résolution). On peut y voir à maintes reprises l’astuce de Lascaux : des cavaliers et des hommes à pied qui passent les uns devant les autres :
Trois cent soixante-cinq ans plus tard, c’est-à-dire au début du XVe siècle, les peintres primitifs flamands n’avaient toujours pas cerné les règles de la perspective. Ils tentaient de créer un espace à trois dimensions avec des moyens empiriques qui n’étaient toutefois pas très éloignés de la méthode italienne, dont on causera plus tard. Prenons deux exemples chez Jan van Eyck.

Les époux Arnolfini, 1434

En rouge figurent les lignes de fuite. On voit aisément qu’elles ne convergent pas vers un ou plusieurs points posés sur une ligne d’horizon mais plutôt vers une zone assez large située dans les environs plus ou moins immédiats du miroir.

La Vierge au chancelier Rolin, 1435

Un an plus tard, les choses se précisent un peu. Bien que les lignes ne se rejoignent toujours pas en un point central, on voit bien qu’elles se dirigent dans un bel ensemble vers une zone de convergence plus restreinte que chez les Arnolfini. Autrement dit, à force de tâtonnements, Van Eyck était à deux doigts d’inventer la perspective italienne ! Laquelle avait été conceptualisée un petit paquet d’années plus tôt (on y reviendra) et venait, manque de bol, d’être expliquée par Leon Battista Alberti dans son ouvrage intitulé De la peinture (Della Pittura), qui parut la même année. Les Flamands, un tantinet dégoûtés, mettront un moment avant d’appliquer cette invention mise au point par leurs ennemis jurés, les Italiens. 

Mais alors, par quel miracle les peinturlures de Van Eyck sont-elles si convaincantes, si réalistes ? Au moins deux raisons à cela. La première est à l’œuvre dans les Arnolfini et c’est la maîtrise de l’ombre et de la lumière, qui permet à Van Eyck de créer la sensation d’espace. Ce procédé est particulièrement visible dans les ombres portées des chaussures en bois, du chien, de la femme sur le lit.La seconde raison opère dans le Chancelier Rolin, et c’est la perspective atmosphérique, ou perspective aérienne. Les Flamands avaient remarqué que dans un paysage, les couleurs s’estompaient avec la distance pour finir par se dissoudre dans un bleu pâle (si l’on suppose un paysage par beau temps, en pleine journée). Van Eyck utilisa sa technique incomparable de la peinture à l’huile afin de créer de subtils dégradés à coups de glacis* successifs.
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* Le glacis est une technique basée sur le principe “gras sur maigre” : on peint d’abord une légère couche avec petit peu d’huile. Quand elle est sèche, on ajoute par-dessus une deuxième couche de couleur ou de valeur différente, avec un peu plus d’huile. La troisième couche comportera encore un peu plus d’huile. Cette méthode permet de créer une lente saturation des couleurs, une profondeur et une précision dans les détails qu’aucune autre technique n’a jamais réussi à égaler.
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Le lent éclaircissement des plans, d’abord saturés de couleurs puis finissant par se confondre dans ce ciel d’aube (l’action se passe à six heures du matin) crée l’illusion de profondeur, la troisième dimension :Voici un autre exemple de perspective atmosphérique avec cette illustration réalisée aux alentours de 1470-1475 par Jean Fouquet pour Les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe :On constate, là encore, la lente dissolution des montagnes qui concourt à créer l’illusion de profondeur.

Ce sera tout pour aujourd’hui, la suite plus tard !

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