De la perspective - 2

Après avoir jeté un coup d’œil sur de premières images convaincantes et de subtils stratagèmes visant à créer l’illusion de la profondeur, voici maintenant…

L’INVENTION DE LA PERSPECTIVE - 1e partiePhoto colorée à la main du baptistère de Florence, XIXe siècle

En 1415, l’architecte Filippo Brunelleschi peint une vue du baptistère de Florence sur un miroir (une plaque de métal poli, en réalité). Il perce un trou à hauteur de la porte, se place face au baptistère et le regarde à travers le trou pratiqué dans son miroir peint. Petit détail qui ne manque pas d’intérêt : la face peinte du miroir fait face au baptistère. Il place ensuite un second miroir, plus petit, en face du miroir peint qu’il tient devant son œil. Ce second miroir l’empêche désormais de voir le baptistère en entier. En revanche, il reflète maintenant une partie de l’image peinte sur le premier. Brunelleschi voit donc, à ce moment, une partie du vrai baptistère ainsi qu’un reflet partiel de sa peinture. En bougeant ce miroir et en se déplaçant, il va pouvoir déterminer le seul endroit où le reflet de sa peinture et le vrai baptistère se complètent parfaitement.Ce point, c’est celui où il s’était placé pour réaliser sa peinture selon le principe suivant : il avait considéré que son œil était une flèche visant un point face à lui, sur la porte du baptistère. Il traça ce point sur sa feuille, puis une une ligne horizontale passant par celui-ci qu’on appellera ligne d’horizon (en bleu sur le schéma). Ensuite il traça, à gauche et à droite, les lignes du toit, des deux étages et du bas de la construction (en rouge). Ces lignes se rejoignirent en un point à gauche et un point à droite courageusement désignés points de fuite.Brunelleschi venait de conceptualiser le principe fondamental de la perspective que voici : le regard, c’est-à-dire la hauteur de l’œil, détermine un point par lequel passe une ligne, l’horizon ; sur cette ligne sont disposés plusieurs points de fuite qui vont servir à déterminer la profondeur des objets. Cette idée révolutionnaire ne fut pas immédiatement comprise, loin s’en faut. En effet, si l’on observe les peintures italiennes de la première moitié du XVe siècle, on constate qu’à l’évidence l’invention géométrique de Brunelleschi est demeurée, pendant un bon petit paquet d’années, totalement ignorée. Les génies naissent toujours trop tôt, c’est bien connu. En 1435, par exemple, l’année où Van Eyck peint sa Vierge au chancelier Rolin (voir post précédent), Paolo Uccello réalise La présentation de Marie au temple.Le mur de gauche est construit en partant d’un point situé à l’extrême droite. Uccello a emprunté cette technique aux Romains de l’Antiquité, qui appliquaient un principe édicté par Vitruve (Ier siècle après J.-C.) dans son traité De Architectura. Pour le reste, il faut bien reconnaître que c’est le plus grand désordre : les marches de l’escalier ne se rejoignent pas au point de fuite et le pauvre belvédère est complètement tordu ! Brunelleschi a été oublié…

… Mais pas par tout le monde ! La même année (1435) un autre architecte, Leon Battista Alberti, publie un traité dédié à Brunelleschi et intitulé Della Pittura (de la Peinture). Dans ce livre, Alberti pose les bases de la perspective artificielle centrale que voici grossièrement résumées : le regard, la hauteur de l’œil, détermine un point par lequel passe une ligne, l’horizon. De ce point central (le point de fuite), partent des lignes qui vont permettre de placer les plans horizontaux des objets.

Le principe de Brunelleschi et le système de Battista diffèrent sur un point non négligeable : le premier a compris qu’on pouvait placer sur la ligne autant de points de fuite que nécessaire, alors que le second n’en utilise qu’un seul et unique. Ce dernier a cependant compris toutes les implications mathématiques, et va élaborer la théorie qui servira pendant des siècles. Allez hop fini la rigolade, passons aux travaux pratiques, sortez une feuille de papier, un crayon noir, un rouge, un bleu, et une règle. Nous allons dessiner un carrelage en perspective, à la manière d’Alberti :1/ Dessinez au crayon noir et de profil un homme contemplant un sol carrelé. 
2/ Entre les deux, interposez un plan vertical, une fenêtre qui délimite le cadre du tableau à peindre. 
3/ Tracez en bleu la ligne d’horizon qui passe par l’œil de l’observateur.
4/ Tracez en rouge les rayons visuels dirigés vers les carreaux.
5/ Plus loin, exécutez un second dessin, tracez à nouveau la base du sol carrelé et la ligne d’horizon.
6/ Il trace l’axe vertical qui va déterminer le point de fuite central sur la ligne d’horizon.
7/ Reliez en rouge les carreaux à ce point de fuite.
8/ Sur le premier dessin, en partant des intersections du plan vertical (fenêtre) et des rayons visuels, tracez en bleu des horizontales.
9/ Ces horizontales bleues, croisant les lignes de fuite rouges du second dessin, vont déterminer la profondeur des carreaux du sol.
10/ Tracez en vert une oblique qui va servir à vérifier la justesse de votre tracé. Elle pourra également servir à rendre plus complexe le dessin des carreaux. 
11/ N’oubliez surtout pas de colorier le petit bonhomme en vert, sinon ça ne marche pas.

L’homme de ce dessin, l’observateur, est d’une taille égale à celle de trois carreaux. Chez Alberti, un carreau mesure un braccio (un bras), soit environ 57 cm. On en conclura que la taille moyenne des hommes italiens était, au XVe siècle, de 1,71 m. Aujourd’hui, la taille moyenne des hommes italiens se situe entre 1,74 et 1,76 m. La taille des femmes, elle, demeure étroite pour les siècles des siècles.

On a vu qu’Uccello ne connaissait rien aux techniques de la perspective, que ce soit celle mise au point en 1415 par Brunelleschi, ou celle élaborée par Alberti en 1435. Il se rattrapa bien plus tard, en 1468, dans une prédelle (la partie inférieure d’un retable) intitulée Le miracle de l’hostie profanée dont voici un extrait significatif :​​Un point central, placé sur une ligne d’horizon passant à hauteur de l’œil du peintre (et donc de l’observateur futur). Cette ligne passe également à hauteur des yeux de la femme. Des lignes de fuite partant de ce point et déterminant les plans horizontaux du chambranle de la porte, des poutres, etc. Le dallage a, bien entendu, lui aussi été tracé selon les règles d’Alberti. Brunelleschi, lui, devra attendre encore un peu.

Bon allez, c’est fini pour aujourd’hui, la suite au prochain numéro. En attendant, vous pouvez toujours vous exercer à dessiner un carrelage constitué de losanges. C’est simple, il suffit d’une feuille de papier, d’un crayon noir, d’un rouge, d’un bleu, et d’une règle.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://laboiteaimages.alainkorkos.fr/trackback/248

Fil des commentaires de ce billet