De la perspective - 3

Après avoir considéré la naissance de la perspective, examinons quelques-unes de ses applications.
 
L’INVENTION DE LA PERSPECTIVE - 2

Dans l’épisode précédent, nous avons découvert que Brunelleschi et Alberti avaient déterminé la ligne d’horizon passant par le regard d’un observateur debout sur le sol. Cette Allée de Middelharnis de Meyndert Hobbema qui date de 1689, est une application parfaite de la technique d’Alberti : Un homme marche sur une route, la ligne d’horizon passe par son visage, le point de fuite est presque central, toutes les lignes convergent vers ce point. Supposons maintenant que notre observateur est accroupi. Dans ce Collier de perles de Vermeer qui date de 1662, la recherche des lignes de fuite détermine une ligne d’horizon passant à hauteur du dossier de la chaise :Notre regard fixe le milieu de la scène, nous voyons la femme par en dessous, elle ne se sait pas observée (Vermeer adorait ce genre de composition dans laquelle le spectateur se retrouve agenouillé, il en peignit plusieurs). Supposons maintenant notre spectateur juché sur une hauteur. Que verra-t-il ? C’est ce que nous montre Claude Gellée, dit Le Lorrain, dans Ulysse renvoie Chriseis à son père, peinture datée de 1648 :La ligne d’horizon est ici aisée à déterminer, puisque c’est la limite entre la mer et le ciel. Tous les lignes convergent vers le point central, et aucun des personnages n’a son œil à hauteur de l’horizon. Aucun sauf nous, observateurs de la scène. Nous sommes placés bien plus haut, à 4,50 m environ au-dessus du sol (si l’on considère que les personnages mesurent à peu près 1,75 m) et cela nous permet d’avoir une vue d’ensemble. Observons maintenant une autre peinture du Lorrain, l’Embarquement de sainte Paule à Ostie, datée de 1637-1639. La vue est encore une fois plongeante, nous sommes placés à environ 5,50 m du sol. Si nous traçons les lignes de fuite, nous nous apercevons qu’elles ne se rejoignent pas en un point unique, mais en deux points fixés sur l’horizon. Damnaide ! Comment est-ce possible ? Brunelleschi ! Au secours !Quelques petits croquis suffisent à expliquer le phénomène. Supposons trois bateaux de forme rectangulaire, qui avancent ensemble. Pour ne pas se percuter, leur route est parallèle. Et comme les parallèles ne se rencontrent jamais, il n’y a aucun risque de collision.Si nous décidons maintenant de peindre ces trois bateaux comme Le Lorrain, en étant placés sur un promontoire au-dessus du port, nous allons avoir l’impression que leurs lignes se rejoignent en un point central déterminé par la hauteur de l’horizon, la hauteur de notre regard. Ce n’est qu’une illusion, bien sûr. Ces trois bateaux sont toujours placés parallèlement les uns aux autres, et perpendiculairement à la ligne d’horizon. Ils ne se percuteront pas quand ils atteindront l’horizon puisque de toute façon ledit horizon n’existe pas, sauf pour les platistes qui, eux, finiront par tomber dans le vide. Mais voici que du haut de notre échelle, nous voyons arriver un quatrième bateau. Il ne suit pas la même route que les trois premiers ! Aïe aïe aïe… Que va-t-il se passer et comment allons-nous le représenter ? Comme ceci :Ce quatrième bateau aura, lui aussi, ses lignes qui vont se rejoindre en un point situé sur l’horizon. Mais comme il n’est pas dans la même position que les trois premiers par rapport à cet horizon, son point de fuite sera différent. C’est ce qui explique pourquoi, dans l’Embarquement de sainte Paule à Ostie, nous avons deux points perspectifs :L’un, en rouge, concerne tous les éléments placés perpendiculairement à l’horizon que sont le palais à droite, le quai d’embarquement avec ses marches, le palais à gauche dans le lointain ; l’autre point, en bleu, concerne ce temple à gauche, placé obliquement par rapport à l’horizon. Il est dans la même position que notre quatrième bateau des schémas précédents. Ainsi, à l’instar de Brunelleschi (voir le billet précédent) nous pouvons donc conclure que pour une même ligne d’horizon, une infinité de points de fuite est possible. Tout dépend de la position des objets par rapport à cette ligne d’horizon. 

L’observateur hyper-attentif remarquera alors que dans le derniers des croquis, celui où l’on voit en perspective les quatre bateaux, il manque un troisième point de fuite. En effet !  Si le bateau oblique a un point de fuite qui concerne ses grands côtés, il devrait en avoir un également concernant ses petits côtés. Un point situé sur la gauche, au delà des limites du cadre, de la feuille. La direction ne reculant devant aucun sacrifice, le voici :Le même observateur hyper-attentif, voire un tantinet teigneux, se posera alors la question de savoir ce qu’il en est des objets aux formes bizarres. Eh bien qu’à cela ne tienne ! Osons ! Penchons-nous sur ce problème sans nous casser la margoulette tel un vulgaire platiste et imaginons un ébéniste légèrement distrait, qui aurait taillé un meuble doté d’une base étrange, un tantinet tarabiscotée :Nous connaissons la forme de sa base dessinée en rouge, et sa hauteur figurée par la verticale bleue à droite. Comment allons-nous dessiner ce meuble en trois dimensions ? Nous allons commencer en prolongeant l’une des droites de la base jusqu’à l’horizon, afin de déterminer un point de fuite :De ce point, nous allons tracer une ligne verte qui va rejoindre le sommet du meuble dont nous connaissons la hauteur.Il ne restera plus qu’à tracer une ligne verticale rejoignant le début de la droite qui nous a servi à déterminer ce premier point de fuite. En trois traits, l’un des plans verticaux du meuble bizarre est ainsi déterminé.Répétons la même opération pour chacune des droites de la base :Tout ça a l’air un peu fouillis ! Pour y voir plus clair, attribuons une couleur au plan horizontal et à chacun de ces plans verticaux :Supprimons enfin les lignes de fuite :Et voilà le travail ! En recherchant les points de fuite correspondant à ses sept côtés, notre meuble bizarre a gagné ses trois dimensions. Reste plus qu’à déterminer dans quel partie de l’appartement il va pouvoir s’installer, et ça c’est pas gagné.

Et si la perspective inventée par les Italiens et adoptée par l’Occident n’était pas la panacée pour représenter le monde de manière convaincante ? D’autres cultures ont procédé autrement, et ce sera le prochain épisode de cette passionnante série, restez connectés.

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