De la perspective - 6

Après différentes tentatives pour suggérer l’espace, après l’invention de la perspective et son refus par la Chine et l’Orient (qui finiront quand même par s’y plier, non mais, c’est nous qu’on est les maîtres du monde, non !?), voici l’espace considéré par les Japonais.

LA PERSPECTIVE DIGÉRÉE

Au Xe siècle naquit au Japon le courant pictural yamato-e, qui s’inscrivait en réaction au courant kara-e, influencé par la peinture chinoise de paysages d’inspiration Tang. Les deux styles se côtoyèrent pendant des siècles. Voici une peinture dans le style kara-e :

Paysage par Sesshu Toyo, 1420-1506

Si le kara-e (image chinoise) est principalement monochrome, le yamato-e (image de la cour Yamato) est polychrome et prend pour sujets principaux les textes littéraires, les légendes et la vie quotidienne de la noblesse. Quand elles montrent des constructions, les vues sont plongeantes, élaborées selon un réseau de lignes obliques et plus ou moins parallèles.

Image extraite du Kitano Tenjin Engi
(Légende de la naissance du temple Kitano),
emakimono
réalisé par un auteur anonyme, XIIIe siècle

Parfois, comme dans les miniatures persanes, les murs et les toits ont disparu afin que le spectateur puisse contempler ce qui se déroule à l’intérieur des maisons. Cette astuce, qu’on appelle fukinuki yatai, est l’une des caractéristiques de la peinture de style yamato-e.

Paravent par Tosa Mitsuoki (1617-1691) illustrant le chapitre 34
du célèbre roman Le Dit de Genji (Genji Monogatari) de Murasaki Shikibu

Sur les deux extraits de l’emakimono ci-dessous (un emakimono est une peinture horizontale en rouleau pouvant mesurer plusieurs mètres de longueur alors qu’une peinture verticale est appelée kakemono), on remarquera - si on part de bas en haut - les obliques allant de gauche à droite et de droite à gauche. Comme si elles allaient rejoindre au centre un point de fuite. Sauf que non. L’artiste, ne sachant pas vraiment comment faire aboutir ces lignes, tenta de dissimuler cette zone incertaine en y plantant un couple d’arbres.

Le quartier des lanternes rouges et scènes de théâtre
par Hishikawa Moronobu, période Edo, XVIIe siècle

L’ukiyo-e, qui voit le jour au XVIIe siècle, met en scène les loisirs bourgeois. L’ukiyo-e, ou image du monde flottant, est un style d’estampes qui décrit un monde fait de futilité, de légèreté et d’impermanence. Celui des geishas, des théâtres et des acteurs, des plaisirs de la chair. Là encore, les images sont également, pour l’essentiel, des vues plongeantes aux lignes obliques et plus ou moins parallèles.

Estampe de Harunobu Suzuki, 1724-1770

Au XVIIIe siècle, c’est-à-dire bien avant l’ère Meiji (1868-1912) qui verra l’ouverture du Japon à l’Occident, le shogun Yoshimune s’intéresse aux sciences venues d’Europe. C’est ainsi qu’Okumura Masanobu (1686-1764) se penchera sur la perspective italienne et commencera à produire, à partir de 1645, des estampes dans lesquelles il tentera de compendre cette technique… 

Prendre le frais, le soir, près du pont Ryôgoku
par Okumura Masanobu, 1645

… pour laquelle il ne dispose d’aucun mode d’emploi ! Ses lignes convergent à peu près vers le centre de l’image, mais le point de fuite est absent. La scène est cependant assez convaincante si l’on oublie de considérer le pont, à gauche, et le paysage qui l’entoure. Parce que là, nous nous retrouvons avec une vue cavalière typiquement sino-japonaise qui entre en contradiction formelle avec le reste de l’image. C’est le choc des cultures ! Cela dit, les artistes japonais sont immédiatement séduits par ce mode de représentation qui leur permet enfin de dessiner des scènes autres que de manière plongeante. Mais comme on ne leur a pas livré le mode d’emploi, leurs productions s’apparentent, d’une certaine manière, à celles des primitifs flamands (voir Van Eyck dans le billet intitulé De la perspective - 1). Et cela va durer jusqu’à la fin du XIXe siècle. Voici deux exemples, avec des œuvres de Hiroshige et de Hokusai.

Ôtsu, l’une des Soixante-neuf stations du Tokaidô
par Utagawa Hiroshige, 1835-1838

Nouvel An à Yoshiwara
ou Intérieur d’un bordel à Yoshiwara
par Katsushika Hokusai, 1811

Chez Hiroshige, on trouve au choix un point de fuite situé à droite sur la ligne d’horizon avec quelque lignes (surlignées en bleu) qui s’y rejoignent ; un autre est situé à gauche au-dessous de l’horizon avec quelques lignes (en jaune), et enfin une poignée de lignes (en rouge) se baladent dans l’espace.Chez Hokusai, une multiplicité de lignes se dirigent presque toutes vers une même zone, une espèce de point de fuite XXL. On remarquera qu’ici, Hokusai n’a pas renoncé à la vue plongeante qui lui permet de décrire un intérieur peuplé d’environ soixante-dix personnages.Malgré un manque de connaissances des théories de la perspective, la notion de profondeur à l’occidentale est bien rendue dans ces deux images magnifiques. Ce n’est pas pour rien que Hiroshige et Hokusai sont les deux grands maîtres incontestés de l’estampe japonaise du XIXe ! Avec l’instauration de l’ère Meiji en 1868, le Japon s’ouvre officiellement à l’Occident. L’estampe sur bois va alors connaître un lent déclin, va quasiment disparaître au profit de la peinture à l’huile et de la photographie. Il faudra attendre les années 1920 pour que se crée un magnifique renouveau de l’estampe, qu’on appellera shin hanga (Nouvelles gravures). Superbes images, 100% japonaises bien que totalement régies par les lois de la perspective occidentale et influencées par la photo.

Quatre estampes de Yoshida Toshi (1911-1995)

Shinjuku, 1938

Parapluies, 1940

Le pont de Benkei, 1941

Le temple des fabricants de papier à Fukui, 1951

Quatre estampes de Kawase Hasui (1883-1957)
maître incontesté de l’estampe shin hanga

Le soir à la scierie de Kiba, 1920

Le temple Nigatsu-dô à Nara, 1934

Le temple Zôjô-ji à Shiba, 1925

La Tour de la cloche à Okayama sous la pluie, 1947

Dans l’épisode suivant, retour à la maison, on se penchera sur quatre chefs-d’œuvre de la perspective à l’italienne.

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