Les réparations sentimentales

La BBC vient de publier un article intitulé The Memory Hunters dans lequel on apprend que deux semaines après le raz-de-marée de Fukushima qui fit environ 16 000 victimes le 11 mars 2011, les sauveteurs à la recherche de personnes disparues reçurent l’ordre d’abandonner cette quête désormais vaine. Ils devaient dorénavant récupérer les photos encadrées et les albums photos qu’ils pouvaient trouver dans les décombres, pour ensuite les déposer à chaque coin de rue. Cet ordre avait été donné par les municipalités touchées par le tsunami, qui toutes avaient eu la même idée. Retrouver les photos. Lesquelles étaient évidemment très abîmées par leur séjour dans l’eau, au grand désespoir des familles qui tentaient tant bien que mal de les nettoyer, plutôt mal que bien. C’est ce que constata, en regardant un reportage télévisé sur ce sujet, un ingénieur chimiste nommé Yuichi Itabashi qui travaillait pour Fujifilm.

Ledit ingénieur se rendit sur les lieux pour montrer la bonne manière de procéder, puis demanda à son employeur de commander un spot publicitaire expliquant comment nettoyer ces photos. Les autres sociétés japonaises productrices de papier photo firent aussitôt de même, la récupération et le nettoyage des photos de familles victimes du raz-de-marée était devenue cause nationale. Parce que c’était tout ce qui restait, le reste avait été détruit, emporté par les eaux. Y compris les appareils photos numériques, disques durs, clés USB et CD sur lesquels étaient enregistrées des photos. Alors certes, certaines d’entre elles subsistent sur des clouds et des téléphones portables, mais ce ne sont que pixels, images virtuelles. Les albums et les photos encadrées, au contraire, sont de véritables objets qui ont séjourné dans les maisons aux côtés de leurs propriétaires. Retrouver des photos abîmées, partiellement décomposées, quelle tristesse !C’est ici qu’entre en scène une Britannique nommée Becci Manson. Spécialiste réputée de la retouche photo pour la mode et la publicité (elle a notamment travaillé sur les photos d’Annie Leibowitz), elle s’était rendue au Japon comme volontaire pour déblayer les gravats. Et puis elle a vu ces photos entassées, abîmées, à moitié effacées, en voie de disparition. Alors elle entreprit de mobiliser des centaines de retoucheurs dans le monde entier, dont une centaine au Japon. Et tous se mirent à la tâche, restaurèrent ces clichés familiaux altérés.

Voici un petit enfant en costume traditionnel, dont la photo fut relativement facile à travailler :Pour cette famille, deux tirages de la même photo furent retrouvés dans les ruines de deux maisons différentes. Il fut aisé de rendre au cliché sa beauté originelle :Pour cette jeune femme en kimono, en revanche, la tâche fut plus ardue : il fallut retrouver de la documentation sur son costume pour pouvoir en recréer le bas :Au Japon, la photographie a une importance particulière. Tous les foyers nippons, sans exception, possèdent un ou plusieurs appareils photo. Sans parler des smartphones. Parce que l’appareil photographique permet de fixer la fugacité, l’impermanence, ce qui ne dure jamais. Une présence, un sourire, un geste, l’espace d’un instant. C’est le rôle que s’étaient assigné, entre le XVIIe et le XIXe siècles, les gravures de style ukiyo-e, « images du monde flottant » qui illustraient la vie dans les quartiers de plaisirs.

Jeune femme essuyant la sueur sur son visage
par Utamaro, 1798

L’estampe, malgré sa capacité à donner à l’éphémère un air d’éternité, fut détrônée à la fin du XIXe par la photographie qui fixait l’évanescent en une poignée de secondes et qui très vite se démocratisa, devint accessible à tous. Le Japon en profita pour devenir le leader mondial dans la fabrication d’appareils photographiques (Nikon fut créé en 1917, Asahi Pentax en 1919, Minolta en 1928, etc.).

Retrouver ces photos de famille, les faire restaurer puis obtenir des tirages savamment retouchés fut, pendant dix ans, d’une importance vitale pour les proches des personnes disparues. Il s’agit là de ce qu’on pourrait appeler des « réparations sentimentales », qui seraient l’opposé des « altérations sentimentales » dont j’avais parlé dans un article publié en mars 2016 chez Arrêt sur images, ces photographies sur lesquelles quelqu’un a découpé, griffé, brûlé le visage d’un être d’abord aimé puis détesté.Les retoucheurs qui travaillent sur ces photos japonaises abîmées font l’exact inverse ; ils restaurent les visages de parents rongés par l’eau afin qu’ils retrouvent leur place dans l’album de famille, dans le cadre posé sur le buffet. Sauf que cette louable entreprise est en train de se terminer : après dix ans, les municipalités et divers sponsors coupent les cordons de la bourse et les photos non réclamées sont brûlées rituellement, les cendres des images rejoignant les cendres des disparus.

Les photos qui ne proviennent pas de l’article de la BBC sont issues du site resonateproject.com

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