De la perspective - 8

La perspective et les lois de l’optique associées fascinent les peintres, qui ne cessent d’en jouer à travers les siècles. L’art se perd souvent au profit du jeu, de la performance. Est-ce si grave ?

LA DIAGONALE DES FOUS

Petite revue expresse de quelques grands malades de la perspective avec Hans Holbein, Samuel van Hoogstraten, Carel Fabritius, Jonty Hurwitz, William Hogarth, Adelbert Ames, Felice Varini et Julian Beever.

Hans HolbeinLes Ambassadeurs Jean de Dinteville et Georges de Selve, 1533

Dans ce double portrait des Ambassadeurs, Holbein met en scène différents objets. Symboles de savoir, aux formes très difficiles à rendre selon les règles de la perspective. Un luth, avec son accumulation de courbes compliquées, vient compléter cette liste de défis. En bas, au premier plan, une forme oblongue semblant flotter au-dessus du tapis. C’est une anamorphose de crâne humain, qu’on peut découvrir en regardant le tableau avec la tête appuyée sur son côté vertical gauche (oui oui, même sur un écran c’est possible, et aucun gardien de la National Gallery de Londres ne viendra vous embêter, promis !)

Voici ce crâne, redressé grâce à un logiciel de traitement d’images dont le nom commence par P et finit par P :

Une anamorphose est une image déformée qu’on peut obtenir de différentes manières. Celle-ci est, encore une fois, une application du système d’Alberti. Le crâne, d’abord dessiné normalement sur un quadrillage qui a ensuite été mis en perspective, a alors subi une déformation qui l’a étiré considérablement jusqu’à le rendre méconnaissable. 

Cette toile des Ambassadeurs de Holbein peut être assimilée à une vanité, une nature morte rappelant le caractère passager de l’existence humaine.

Vanité par Philippe de Champaigne, 1646

Samuel van Hoogstraten

Van Hoogstraten était un as de la perspective, doublé d’un théoricien hors-pair. Qu’on en juge par sa Vue d’un couloir, peinte en 1622, au sommet de laquelle se balance une cage.Dessinez la même cage, accrochée ua plafond d’un couloir de votre choix. Faites en sorte qu’elle soit visuellement convaincante. Vous avez deux heures. Ou deux ans. C’est au choix.

La Vue d’un couloir de Van Hoogstraten dans son lieu d’exposition actuel,
le manoir de Dyrham Park dans le South Gloucestershire, en Angleterre.

Comme cela n’était pas encore assez difficile pour lui, Hoogstraten a mis au point vers 1655 un cabinet d’optique, c’est-à-dire une boîte munie de deux œilletons percés sur les plus petits côtés. L’observateur, plaçant son œil à l’un d’eux, découvre alors l’intérieur d’une maison hollandaise. Comment une si petite boîte peut-elle abriter une si grande maison ?La boîte de Hoogstraten mesure 88 cm de long, 63,5 cm de large et 58 cm de hauteur. Elle est peinte sur trois de ses plans verticaux et sur les deux plans horizontaux, sol et plafond. Le quatrième plan vertical est ouvert, laissant voir l’intérieur. À l’origine, il était sûrement recouvert d’un papier huilé, translucide, laissant passer la lumière. Sur cette vue ci-dessous, on peut comprendre le principe de l’illusion : le carrelage, peint sur le plan horizontal de la boîte, continue sur le plan vertical en donnant l’impression d’un espace plus grand qu’il n’est en réalité. Il en est de même du chien, qui mord sur les deux plans ! Nous avons affaire, là aussi, à une anamorphose. C”est le même principe que celui utilisé cent cinquante ans plus tôt par Baldassare Peruzzi dans son salon des Perspectives (voir le billet intitulé De la perspective - 7).Pour que l’observateur soit abusé, il est indispensable que les œilletons soient placés à hauteur de la ligne d’horizon et face au point de fuite. Tout décalage réduirait à néant l’illusion.

Le cabinet d’optique de Samuel van Hoogstraten, déplié

Cette autre boîte de Hoogstraten fut peinte sur bois et miroir, en 1663. Bien qu’elle ne soit pas montrée ici sous l’angle idéal, on peut tout de même s’amuser à chercher la limite des plans horizontaux et verticaux.

Carel FabritiusVue de Delft avec un vendeur d’instruments de musique, 1652

Cette vue, proche de l’effet causé par un objectif photographique à grand angle, a probablement été conçue grâce à l’une de ces nombreuses machines à dessiner qu’on appelle perspectographe. Celui utilisé ici permettait de dessiner sur un cylindre. Ensuite, le dessin mis à plat restituait une image courbe suggérant un regard effectuant un panoramique. On notera la perspective du violon au premier plan, très exagérée.

Voici maintenant l’application du même principe en trois dimensions, avec…

Jonty Hurwitz

 Ici l’objet reflété n’est pas un dessin mais une sculpture, une main anamorphosée qui ne peut se comprendre qu’en regardant son reflet dans le cylindre :

William Hogarth 

Cette gravure de Hogarth parut en frontispice de la Méthode de Perspective écrite par le Docteur Brook Taylor en 1754. L’ironie est qu’elle n’est qu’un tissu d’aberrations, d’impossibilités visuelles. Amie lectrice, ami lecteur, sauras-tu dénicher toutes ces erreurs manifestes qui troublent le regard ?

Allez, voici quelques solutions (de plus amples explications sont données sur le site des figures ambigues, qui passe en revue toutes les particularités de cette réjouissante gravure :

Adelbert Ames

En 1946, l’ophtalmologiste Adelbert Ames construisit à son tour une célèbre boîte à illusions, dont le principe avait été conçu au XIXe siècle par Hermann Helmholtz, inventeur de l’ophtalmoscope. Le principe est toujours le même : une pièce, grandeur nature, cette fois, et un œilleton permettant de voir ce qu’il se passe à l’intérieur :

Damnaide ! Comment cela est-il possible ! 

Pour parvenir à ce résultat, plusieurs stratégies ont été employées. Contrairement aux apparences, la pièce n’est pas cubique mais trapézoïdale. Il en est ainsi des murs et des fenêtres qui, en plus, ne sont pas verticaux. Le sol, quant à lui, est incliné. Si l’on pose un ballon dans le coin droit de la pièce, il va descendre vers le coin gauche en perdant la moitié de sa taille parce qu’en réalité, ce coin gauche est deux fois plus éloigné que le droit. Mais le choix du point de vue (l’œilleton) et les carreaux induisent notre regard en erreur. Voici le plan de la pièce d’Ames :

Felice Varini

Felice Varini trace depuis des lustres des figures géométriques dans l’espace. Lesquelles ne se dévoilent qu’en un point précis dudit espace, et c’est joli. Exemples :

Dans l’Orangerie du château de Versailles

La même scène, d’un point de vue légèrement décalé :

Dans la Chapelle Jeanne d’Arc, à Thouars

La même scène, d’un point de vue légèrement décalé :

À Cardiff, au Pays de Galles

La même scène, d’un point de vue décalé :

D’autres réalisations de Felice Varini sur son site.

Julian Beever

Julian Beever, enfin, dessine au pastel et sur les trottoirs des images aussi rigolotes qu’anamorphosées. Ce n’est pas du grand art, mais ça a le mérite de rendre populaire les principes de la perspective et de l’anamorphose. Quelques-unes de ses réalisations :

Celle-ci a été réalisée à la peinture :

Bientôt sur cet écran, l’ultime billet consacré à la perspective (ah ! enfin ! c’est pas trop tôt !) 

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