De la perspective - 9

En se détachant de la commande des princes, en gagnant son autonomie de pensée, le peintre occidental tenta d’appréhender le monde grâce à d’autres méthodes, jusqu’à en perdre le plus stable de ses repères…

LA PERTE DU POINT DE FUITE

Cet abandon de la perspective commence à se manifester avec William Turner, précurseur de l’impressionnisme. Dans ses toiles de la maturité, la lumière parvient parfois à dissoudre les lignes quand ce n’est pas le sujet qui, inscrit dans un cercle, désintègre le point de fuite.

Paysage avec une rivière et une baie en arrière-plan par William Turner,1835-1840Le matin après le déluge par William Turner, 1843

Cinquante ans plus tard, les impressionnistes et post-impressionnistes attaquent à leur tour la perspective. Chez Seurat, tout devient particules de lumière étalées sur des surfaces planes. La profondeur s’amoindrit sans disparaître tout à fait.

Port-en-Bessin par Georges Seurat, 1888

Engloutis dans le japonisme, Bonnard et Vuillard réduisent tout à des plans unis ou parés de motifs, où la profondeur disparaît totalement.

Femme dans une robe polka par Pierre Bonnard, 1892-1898Les deux écoliers - Jardins publics, Édouard Vuillard, 1894

Ailleurs et un petit peu plus tard, Gustav Klimt part de l’Art Nouveau autrichien pour faire du sujet un objet décoratif plat.

Portrait d’Adèle Bauer, Gustav Klimt, 1907

Dans le même temps, l’image devient cubique avec Braque et Picasso. La troisième dimension semble reprendre droit de cité en France, mais une recherche des points de fuite serait illusoire. Tout n’est que volumes géométriques aplatis, décomposition en une multiplicité de facettes permettant de voir un objet, un personnage, sous plusieurs angles différents à la fois, plusieurs points de vue. L’observateur acquiert le don d’ubiquité, et se met à douter de sa véritable position. Où est-il exactement ?

Portrait de Kahnweiler par Pablo Picasso, 1910

En Italie, Giorgio de Chirico reste fidèle au mode figuratif en créant des perspectives impossibles, soumises à ses angoisses.

Mystère et mélancolie d’une rue par Giorgio de Chirico, 1914

Il sera suivi un peu plus tard par les premiers expressionnistes allemands qui récupèrent la profondeur pour en tordre les lignes et modeler l’espace, en fonction des sentiments qu’ils veulent communiquer.

Le cabinet du Docteur Caligari, film de Robert Wiener, 1919

À la même époque, Paul Klee décide de porter un coup fatal à la profondeur. Son dessin génial rejoint celui des enfants qui ignorent tout de la perspective et représentent les choses dans une taille correspondant à l’importance qu’ils leur accordent.

Le ballon rouge par Paul Klee, 1922

C’était sans compter sur les surréalistes et notamment Paul Delvaux qui, s’inscrivant dans la continuité de Chirico, révèle nos songes grâce une perspective du plus grand classicisme.

Vénus endormie par Paul Delvaux, 1944

Et pendant ce temps, Maria Elena Vieira da Silva dresse des villes et des bibliothèques aux limites de l’abstraction.

Bibliothèque par Maria Elena Vieira da Silva, 1949

Mais plus tard, Anselm Kiefer tracera des perspective à point unique qui auraient comblé d’aise Alberti.

Pour Paul Celan, fleur de cendre par Anselm Kiefer, 2006

***

L’homme occidental de la Renaissance se considérait comme le centre du monde. Il inventa la perspective, qui soumettait l’univers à son regard. L’homme occidental des XXe et XXIe siècles ne sait plus où est sa place. Les choses lui échappent, son œil a perdu son statut de maître absolu, la perspective s’en trouve chahutée. Elle se tord, se dissout, se démultiplie, se soumet aux errances de l’inconscient avant d’émerger à nouveau dans une implacable rectitude mathématique qui sera une fois encore remise en question, avant que d’être réinstaurée puis une fois encore abolie, etc.

Installation de Peter Kogler, Istanbul, 2011

L’homme contemporain peint son désarroi.

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