Le "Shidai Manhua", ou "Modern Sketch" de Shanghai

Le Shidai Manhua (时代漫画) était un journal satirique shanghaïen qui vécut de 1934 à 1937 ; il portait parfois le surtitre de Modern Sketch. En français, son nom peut être traduit par « Caricatures contemporaines » ou “Dessins d’humour de notre temps”. Cet estimable magazine vécut en des temps fort troublés puisque Shanghai, qui avait été bombardée par les Japonais en janvier 1932, était alors aux mains des Français, des Anglais, des Américains et des Japonais qui y possédaient des concessions, et donc tout le business. La même année, les mêmes Japonais avaient également envahi la Mandchourie où ils avaient instauré un État fantoche, le Mandchoukouo, qui perdurera jusqu’en 1945.

Le Shidai Manhua rendit compte de la permanence de la menace japonaise, de la politique en général, de la Seconde Guerre mondiale qui se profilait, mais aussi de la vie quotidienne à Shanghai. Son dernier numéro parut en juin 1937. Deux mois plus tard, en août, les Japonais bombardaient Shanghai encore une fois, prenaient possession de la ville, puis massacraient la population de celle de Nankin.

Voici d’abord quelques-unes de ses couvertures. À noter le logo du journal, très stylisé, qui se lit de droite à gauche : 画漫代时. À noter également que pris isolément, le dernier caractère (celui à l’extrême gauche) est incompréhensible tellement il est déformé. Il ne se comprend que dans son contexte, par déduction.

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Petit aparté

Dans Shidai Manhua, le mot manhua est un dérivé du mot japonais manga 漫画.  Ce dernier, qui signifie « dessin grotesque », devient courant au Japon avec la publication du Mankaku zuihitsu de Kankei Suzuki (1771), du Shiji no yukikai de Kyōden Santō (1798) et du Manga hyakujo de Minwa Aikawa (1814). La même année Hokusai commence à faire paraître ses carnets de croquis gravés qu’il intitule Hokusai Manga (北斎漫画). Quinze carnets seront ainsi publiés, sur une période de vingt ans. Mais c’est Fukuzawa Yukichi, à travers son journal le Jiji Shinpô, qui impose définitivement le mot manga en remplacement du terme jusqu’alors utilisé de ponchi-e pour désigner les cartoons, dont la connotation lui paraissait par trop occidentale.

Quant au mot manhua, traduction chinoise du mot manga, il aurait été introduit en 1925 à Shanghai par le Wénxué ZhōubàoLa Semaine littéraire

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On pouvait lire, dans le Shanghai des années 30, une vingtaine de magazines d’humour. Et sans aucune doute, Shidai Manhua alias Modern Sketch était le meilleur d’entre tous.

Voici quelques illustrations puisées dans ses 39 numéros. Elles montrent l’éclectisme du magazine qui avait neuf sujets de prédilection : la vie quotidienne à Shanghai, les jeunes et la modernité à l’américaine, la femme érotisée, l’exploitation et l’oppression, la politique et la corruption, le « Nouveau Désordre mondial », la menace japonaise, le monde moderne et grotesque, et enfin la prostitution. On notera la variété des styles qui emprunte aux mouvements artistiques occidentaux de l’époque : Nouvelle Objectivité allemande, collages dada à la John Heartfield, surréalisme, etc. Enfin bref, une palette des plus riches.

La vie quotidienne à ShanghaiLa nouvelle ambiance coloniale
par Lu Zhixiang, janvier 1935Les fleurs remplissent la ville au printemps
par Xu Ruoming, janvier 1937En pleine nuit
par Zhou Duo, novembre 1935Les halles de Shanghai ?

Les jeunes et la modernité à l’américaineCoureurs de jupons par Ye Qianyu, mai 1934Sa partenaire préférée
par Zhang Yingchao, décembre 1934Une vie parfaite de loisirs !
par Hu Kao, avril 1934

La femme érotiséeLe serpent de Céopâtre
par Lu Shaofei, janvier 1935Les petits gentilshommes de Brobdingnag, mai 1935
(Brobdingnag est l’un des pays visités par Gulliver)Noir, rouge, cruauté et femme
par Guo Jianying, janvier 1934Quelque chose à propos de “l’examen des employées”…

L’exploitation et l’oppression— Toute la marchandise est là, vous n’avez qu’à faire votre choix.
— Je crois que je vais toutes les essayer d’abord.

Lu Zhixiang, décembre 1934Comme si nous étions confrontés à un ennemi mortel
par Dou Zonggan, janvier 1936
(les militaires sont des Japonais en train d’envahir la Chine)

La politique et la corruptionPortrait du chef du comité de surveillance économique Kodama Kenji,
pendant sa visite en Chine

La situation du monde, en gros

Le personnage central porte sur la jambe gauche l’inscription
“Inspection et sauvetage”.
Sur le sac du squelette de gauche, le mot “eau”
qu’il faut comprendre ici comme “Inondation” ;
sur le sac de celui de droite, le mot “Sécheresse”.

Le « Nouveau Désordre mondial »Les nouvelles lignes de front ?Le dernier rebelleNoir Blanc Rouge
L’empereur Haïlé Sélassié abandonné par la SDN en juin 1936

La menace japonaiseUn jour glorieux pour notre nation !
(Humblement dédié aux camarades des forces armées chinoises)

par Dou Zonggan, juillet 1936
Deux anges déposent le drapeau nationaliste
sur des morts chinois (en brun) et japonais (en gris).
Au loin, le mont Fuji et un toriiFantasme débridé
La tumultueuse année 1935 commence

par Lu Shaofei, janvier 1935Réduit au rôle de pion !
par Lu Shaofei, octobre 1936
Sur un échiquier chinois, un cavalier des steppes brandit un étendard sur lequel figure le mot “famille”,
qui peut aussi signifier “famille de pensée”. Allusion au discours japonais qui tentait de persuader les Chinois
que l’Asie était unie contre l’Occident.

Le monde moderne et grotesqueRéparation d’une tête d’homme riche
Instructions : Le visage est peint en vert pour faciliter la simulation. Le cuir chevelu est lubrifié
pour se glisser dans des situations tendues. Les yeux sont de différentes couleurs pour évaluer
les différents types de personnages. Les oreilles sont clouées pour faciliter la fuite des responsabilités.
Les dents sont pointues et la langue est enduite de miel pour aider à la persuasion.
Mais l’homme riche ne sait pas comment les petits fraudeurs l’arnaquent !

Par Yu Yongpeng, novembre 1934Pendue par les pieds en enfer 
par Wang Zimei et Xi Yuqun, juin 1937Bactéries de l’homme asiatique malade grossies 2 000 fois
par Shang Ban Yu, juillet 1936

La prostitutionBiographie illustrée d’une enfant prostituée
par Wang Zhu, février 1937

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