Mais qui es-tu, Mitsuhirato ?

Quand j’ai publié, dans mon billet précédent, cette couverture du magazine Shidai Manhua alias Modern Sketch, plusieurs personnes se sont écriées : « Mitsuhirato ! Mitsuhirato ! »Le Lotus bleu d’Hergé parut entre août 1934 et octobre 1935 dans les pages du Petit Vingtième ; cette couverture de Shidai Manhua fut quant à elle réalisée par Lu Shaofei en octobre 1936. Le Chinois aurait-il copié le Belge ? Sommes-nous devant un énième cas de contrefaçon ? Que nenni. Car en vérité, le personnage représenté par Lu Shaofei n’est pas Mitsuhirato mais le japonais Tojo Hideki. Hein ? C’est qui Hideki ?Petit rappel historique : au XVIIe siècle, les Mandchous envahissent la Chine et fondent la dynastie Qing qui va régner jusqu’à 1911. De 1912 à 1931, la région passe entre les mains d’une faction mandchoue pilotée par les Japonais. Cette année-là, suite au fameux incident de Mukden, le Japon envahit la Mandchourie, y crée un État fantoche, le Mandchoukouo, qui va perdurer jusqu’en 1945. En septembre 1935, Tojo Hideki est promu chef de la police militaire au Mandchoukouo. Plus tard, en 1937, il deviendra chef de l’état-major de l’armée du Mandchoukuo et dirigera des opérations visant à s’emparer de la Mongolie. En 1940 il sera bombardé ministre de l’Armée, et premier ministre l’année suivante. Destitué par l’empereur en 1944, arrêté en 1945 par les Américains pour crimes de guerre, il apprendra la balançoire au bout d’une corde en 1948.

Tojo, donc, fut un personnage d’importance qui, dans les années 30 et 40, incarna l’invasion de la Chine par le Japon. Voilà pourquoi il figure sur cette couverture du magazine shanghaïen Shidai Manhua d’octobre 1936.Penché sur un jeu d’échecs chinois, il envoie à l’assaut un cavalier des steppes brandissant un étendard sur lequel figure le mot “famille” qui peut aussi signifier “famille de pensée”, et c’est une allusion au discours japonais qui tentait de persuader les Chinois que l’Asie était une grande famille unie contre l’Occident.

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Revenons au Lotus bleu. Son action se situe à Shanghai en 1934-1935, à l’époque où les Français, les Anglais, les Américains et les Japonais y possèdent des concessions. Ces derniers, qui ont le territoire le plus étendu, bombarderont d’ailleurs la ville en 1937 avant de l’envahir. Hergé s’est à l’évidence inspiré des photos des Japonais de l’époque pour créer Mitsuhirato, le grand méchant tout maigre du Lotus bleu.

Mitsuhirato, par sept fois à la une du Petit Vingtième

Mais en vérité il ne ressemble pas spécialement à Tojo, qui était un tantinet ventripotent. Le général Haranochi, en revanche, lui doit beaucoup :Si l’on regarde un peu plus loin, on s’aperçoit que nombre de Japonais du Lotus bleu ont les mêmes particularités physiques que Tojo : lunettes rondes, moustaches et grandes dents.Ou plutôt, les mêmes caractéristiques physiques que l’empereur Hirohito, tant il est vrai que les vassaux d’un puissant ont souvent une nette tendance à vouloir lui ressembler. (Plus près de nous et en France, on se souviendra de ces ministres giscardiens qui tentaient de reprendre la diction particulière de leur patron.)Ce sont d’ailleurs ces particularités, empruntées par Tojo, qui serviront bientôt à désigner n’importe quel militaire japonais. Dans le numéro de janvier 1936 de Shidai Manhua, par exemple, on trouve cette caricature d’un troufion nippon signée Yang Yi Ding Jia qui peut être tout aussi bien celle de Tojo que celle de Hirohito :Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Américains ne cesseront de caricaturer Tojo (qu’ils surnommeront “Tokio Joe”), et d’utiliser son faciès pour représenter le danger japonais.C’est lui qu’on voit incarnant des bidasses japonais tous identiques avec petite moustache, lunettes rondes et grandes quenottes dans l’un des épisodes de la série du Soldat Snafu intitulé Censored. Créée sur une idée de Frank Capra et notamment dessinée par Chuck Jones (l’auteur de Bip Bip et le Coyotte, Bugs Bunny, Daffy Duck, etc.), la série de dessins animés mettant en scène le soldat Snafu était exclusivement destinée aux forces armées. (SNAFU est une expression militaire qui signifie Situation normal all fucked up, autrement dit « Tout est normal, c’est la merde. »)

Image extraite de Filmer la légende - Comment l’Amérique se raconte sur grand écran
par Florence Arié & Alain Korkos, éditions Amsterdam, 2019

On notera la similitude avec la caricature de Yang Yi Ding Jia, skronyonyo !Enfin bref, pour en revenir à Mitsuhirato, « Dieu ait son âme !… Mais c’était un rude coquin !… »

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