Pourquoi faut-il revoir "Fievel et le Nouveau Monde" ?

J’ai décidé de republier ici les treize critiques de films que j’avais écrites en 2020 et 2021 pour un site internet. Voici donc celle concernant  Fievel et le Nouveau Monde, de Don Bluth.

On pourrait passer à côté de Fievel et le Nouveau Monde (1986) en se disant que cette histoire de souris n’est qu’un sous-Disney parmi tant d’autres. Et on aurait tort, grandement tort, parce que contrairement aux apparences, le film de Don Bluth nous emmène à mille lieues des mièvreries de l’oncle Walt. Alors oubliez Belle et le Clochard aspirant le même spaghetti, oubliez Les 101 Dalmatiens ou les grands yeux de Bambi car l’aventure de Feivel Mousekewitz est une histoire vraie, poignante, qui retrace un moment important de l’histoire des États-Unis. Le conte américain de Steven Spielberg
Or donc, voici la geste d’une petite souris juive nommée Feivel Mousekewitz. Feivel, et non Fievel. En effet, c’est bien ce prénom d’origine yiddish (פֿײַװל Fayvl), qui est inscrit au générique d’ouverture, c’est celui que prononcent les personnages du film et c’était enfin celui du grand-père maternel de Steven Spielberg, producteur du film. Mais suite à une interversion involontaire des responsables de la promotion du film, c’est le nom Fievel qui sera popularisé dans plusieurs pays. Bah ! De toute façon, le titre original est An American Tail, « Une queue américaine », jeu de mots avec An American Tale, « Un Conte Américain ».

Or donc, disions-nous, Feivel Mousekewitz, sa sœur et ses parents vivent en 1885 dans la bourgade russe de Shostka, au sous-sol d’une maison habitée par des humains nommés Moskowitz. Or il se trouve que Shostka est un peu trop souvent traversée par des hordes cosaques qui ont la désagréable manie de mettre le feu et de massacrer la population locale. Les souris, elles, sont les victimes d’affreux chats cosaques itou. Alors les Mousekewitz décident d’émigrer aux États-Unis où, paraît-il, n’habite aucun félin. Tous prennent le bateau à Hambourg, qui les mènera jusqu’à New York.

La traversée sera mouvementée, mais n’en disons pas plus. Attardons-nous seulement sur l’arrivée à New York. Les immigrants, humains et souris, descendent de bateau et embarquent dans une barge bardée d’inscriptions en allemand – dessinée d’après une illustration publiée en 1874 dans l’Illustrated Christian Weekly – qui va les mener jusqu’à Castle Garden, aujourd’hui Fort Clinton. Le centre d’Ellis Island, lui, n’ouvrira ses portes qu’en 1892.

Don Bluth nous montre l’enregistrement des immigrants dont les noms compliqués se voient modifiés. C’est ainsi qu’un certain Smovolodny-Dhromovichsky est rebaptisé Smith par l’agent du service d’immigration et que parallèlement, le prénom de la sœur de Feivel, Tanya, est transformé en Tilly. Cet épisode, maintes fois narré par les véritables immigrés, n’est que pure fiction : jamais les agents de Castle Garden ou d’Ellis Island n’ont modifié le moindre nom pour cause d’incompréhension puisqu’ils avaient sous les yeux la liste des passagers établie par la compagnie maritime avant l’embarquement en Europe. La scène se retrouve pourtant dans plusieurs estimables bobines, de l’America America d’Elia Kazan au Parrain 2 de Coppola en passant par le Fievel de Don Bluth.

Alors pourquoi les immigrés ont-ils si souvent raconté cette histoire ? Parce qu’ils avaient honte d’avouer à leurs enfants et petits-enfants qu’ils avaient eux-mêmes changé leur nom pour mieux s’intégrer !

(Pour en savoir plus sur la façon dont l’arrivée des immigrants à New York a été mise en images au cinéma, il convient de lire un fort estimable ouvrage intitulé Filmer la légende – Comment l’Amérique se raconte sur grand écran par Florence Arié et Alain Korkos, paru aux Éditions Amsterdam ; on peut éventuellement lire une interview des auteurs par là).Don Bluth rend hommage à Disney
Fievel regorge d’allusions à l’histoire de New York et de son immigration, dont certaines échappent sans aucun doute au spectateur non-Étasunien. En voici deux exemples. Alors que Fievel arrive à bord d’une bouteille dans la baie de New York, des chœurs off déclament ces mots :

« Donne-moi tes pauvres, tes exténués
Tes masses innombrables aspirant à vivre libres
Le rebus de tes rivages surpeuplés
Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte
Je dresse ma lumière au-dessus de la porte d’or. »

Il s’agit des derniers vers d’un poème d’Emma Lazarus intitulé The New Colossus, qui sera gravé sur le socle de la Statue de la Liberté en 1903. Or l’action se situe en 1885, ladite statue n’a pas fini d’être érigée ! Arrivé à New York, Fievel rencontre à Tammany Hall un politicard alcoolique d’origine irlandaise nommé Honest John. Tammany Hall était le siège d’une organisation démocrate qui venait en aide aux immigrants mais qui restera dans les annales pour ses accointances avec la mafia, pour des histoires de corruption et d’élections truquées. Dans Fievel, on voit d’ailleurs le personnage d’Honest John inscrivant sur un carnet, au-dessous de l’inscription « Ghost Votes », des noms de souris mortes qui viendront garnir les listes électorales.

Fievel est également parsemé de citations disneyennes. Ce n’est pas étonnant quand on sait que Don Bluth fut un temps membre de l’équipe Disney. Nous avons donc au menu une très belle citation de L’Apprenti Sorcier dans Fantasia (1940) et un certain Warren T. Cat accompagné par un cafard à l’accent anglais rappelant le Jiminy Cricket de Pinocchio (1940) qui se regarde tout le temps dans un miroir comme la sorcière de Blanche-Neige (1937). Hors du champ disneyen on peut dénicher d’autres clins d’œil encore comme cette chanson intitulée Somewhere Out There dont les paroles rappellent celles de Over The Rainbow dans Le Magicien d’Oz (V. Fleming, 1939).

Mais Fievel n’est pas qu’un catalogue de citations. C’est avant tout un film magnifique qui raconte la fuite des Juifs d’Europe victimes de pogroms, leur arrivée à New York, leur installation dans le Lower East Side avec des boulots harassants et des conditions de vie extrêmement difficiles, leur combat contre l’antisémitisme et par-delà cette bataille, celle de tous les immigrés en proie au racisme local. « Sommes-nous des hommes ou des souris ? », questionne le personnage en tête de la lutte. Il s’agit là encore d’une citation, celle d’un dessin de Dr. Seuss intitulé Are We Mice or Are We Men? daté de 1942…… qui parle de l’isolationnisme américain durant la Seconde Guerre mondiale. L’expression Mice or Men remonte quant à elle au XVIe siècle. Autrement dit, des lâches ou des courageux ? « Des souris ! », répond la foule. Mais pas des Mickey, pas des Minnie, non. Des Feivel.

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Fievel et le Nouveau Monde (An American Tail, 1986 – États-Unis) ; Réalisation : Don Bluth. Scénario : Judy Freudberg, Tony Geiss, Gary Goldman et David Kirschner. Avec les voix de : Phillip Glasser, Christopher Plummer, Nehemiah Persoff, Erica Yohn, John Finnegan, Dom DeLuise, Amy Green, Madeline Kahn, Neil Ross (I), Pat Musick, Hal Smith et Will Ryan. Musique : James Horner et Barry Mann (II). Production : Judy Freudberg, Tony Geiss, Gary Goldman, Kathleen Kennedy, Frank Marshall, John Pomeroy, Steven Spielberg, David Kirschner et Kate Barker – Amblin Entertainment et Universal Pictures. Format : 1.66:1. Durée : 80 minutes.

Sortie originale le 21 novembre 1986 aux États-Unis, puis le 4 février 1897 en France.

Disponible en VHS depuis le 3 septembre 1987 / Dans une édition prestige combo Blu-ray + DVD chez Rimini éditions depuis le 17 mars 2021.

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